LIBERATION, 8 ottobre 2001

 

“ En France, un Islam apaisé ”

Un colloque s’est tenu à Paris à contre-courant de l’inquiétude ambiante

 

Même dans le cadre très feutré et apaisé d’un amphithéâtre de la Sorbonne, l’onde de choc des attentats du 11 sep­tembre est perceptible. Com­ment parler de l’Islam aujour­d’hui en France sans apporter de l’eau au moulin d’une cer­taine opinion qui voit dans le monde musulman un adver­saire des valeurs occidentales? C’est ce pari risqué qu’a voulu tenir l’IHEI (1) en organisant samedi un colloque sur le thè­me très savant de “l'actualité de la tradition et la présence de ‘Is­lam en Europe”. Une démons­tration pas toujours évidente, les intellectuels de cet institut ne se privant pas toujours de faire de l’Islam la base d’une critique d’un certain humanis­me. “Les droits de l'homme, vé­ritable doctrine dans l'univers occidental moderne et désacra­lisé, veulent constamment s'af­firmer comme une preuve de civilisation, comme la pierre angulaire d'un progrès moral (...) La justice et la paix sont, pour nous croyants, nécessaire­ et exclusivement les deux attributs du nom de Dieu, le Roi”, peut-on lire ainsi dans la dixième livraison de la revue de l’institut.

Onde de choc, Pourtant, cet­te vision globalisante n’a pas eu l’air d’inquiéter  Alain Billon, conseiller au ministère de l’Intérieur chargé des cultes, venu ouvrir les travaux de la journée: Je ne savais pas que mon intervention au­rait lieu dans un contexte aussi dramatique, avec l'onde de choc d'une stupeur sans fin... On entend depuis quelques semaines les pires âne­ries, comme la nécessité d'un prétendu choc des civilisa­tions... Et même si on répète à satiété que l'Islam n'a rien à voir avec le terrorisme, ce n'est qu'une espèce d'exorcisme pour conjurer les peurs...” Lucide dans son analyse d’une opi­nion internationale inquiète sur les visées de l’Islam, ce res­ponsable de la fameu­se “consultation” qui doit déboucher pro­chainement sur la création d’un Conseil français du culte mu­sulman se veut résolu­ment optimiste : “Tout concourt à montrer que la situation de la Fran­ce est celle d'un Islam apaisé (… ) La consul­tation des musulmans pourrait bientòt abou­tir (...) On passerait alors de l'Islam en France à un islam de France qui garderait par ailleurs ses singularités.”

Apparemment, les pouvoirs publics font montre d’une compréhension qui pourrait surprendre les tenants de la laïcité et de l’intégration répu­blicaine: “Bien sûr, il y a des spécificités visibles telles que l'abat­tage du mouton le jour de l‘Aïd el-Kebir ou le pèlerinage. Néan­moins toutes les confessions exercent une pression à leur manière pour "mordre sur la laïcité“, ce qui est un peu normal”, argumente Bernard Godard, rapporteur auprès du ministre de l’Intérieur et responsable lui aussi de l’actuelle consultation.

“Laïc également”. Ce proces­sus de la consultation, longue­ment débattu samedi, n’est pas sans susciter l’inquiétude d’autres Français musulmans qui voient dans cette démarche une aide et une légitimation des franges les plus fondamen­talistes. Président du Conseil national des Français musul­mans, Hamlaoui Mékachéra a voulu marquer par sa brève présence son désaccord avec la constitution d’un Islam fran­çais à partir du seul terrain cul­tuel. Le producteur de télévi­sion Mohamed Mebtoul a furtivement distribué, dans la cour de la Sorbonne, des tracts en forme d’imprécation: “Fran­çais, je suis, musulman aussi! Laïc également.” Et dans l’am­phithéâtre, le problème des rapports entre l’Islam et le poli­tique a également préoccupé le sociologue des religions Bruno Etienne, directeur de l’Obser­vatoire du religieux d’Aix ­en-Provence: “Mon identité a plutôt tendance à se tourner vers Li sainteté. Or il se trouve qu'actuellement les lieux saints sentent plutôt le pétrole.”

Un point de vue corroboré par les confidences de couloir d’un participant stigmatisant “la schizophrénie de l'Arabie Saou­dite. D'un côté, les Saoudiens luttent contre le terrorisme. De l'autre, ils se retrouvent à fi­nancer tout ce qu’il y a de plus antioccidental dans le monde.” Bref, un colloque aussi den­se que paradoxal. Comme si l’époque ne permettait pas d’aller trop loin dans la posi­tion des uns et des autres. Ne restait qu’à ne pas déroger au projet initial des organisateurs, soucieux avant tout de “tra­vailler pour la présence sereine de l'islam en Occident”